Alpha Oumar Barry (AOB Le Khalife) : quand le slam porte les voix des solidarités

Paroles d'acteurs·trices

À l’occasion d’un programme de réciprocité entre la MCM et Terrafrik Guinée, nous avons interviewé Barry Alpha Oumar, jeune artiste slameur guinéen et membre de Terrafrik Guinée. Il participe au Festival des Ados Super Chiants, où il représente la Guinée dans le cadre d’un programme d’interculturalité et d’éducation à la citoyenneté.

Barry Alpha Oumar, sur scène Aob Le Khalife, utilise le slam pour défendre l’environnement, les droits des peuples et l’égalité de genre. Son parcours mêle héritage poétique, expériences personnelles et engagement collectif au sein de Terrafrik.

Un héritage poétique et une prise de conscience citoyenne

La poésie est un héritage lointain dans ma famille. Mon homonyme me disait toujours que mon arrière-grand-père était un grand poète dont les œuvres se trouvent dans les musées français. Cela était pourtant devenu un sujet tabou chez nous. Enfant, je composais déjà des poèmes à l’école, je faisais des pièces de théâtre, mais j’avais arrêté parce que ma famille craignait que je fasse de la musique. Récemment, une fois autonome, je leur ai montré que le slam n’est pas seulement de la musique : c’est un moyen puissant pour défendre de bonnes causes, comme les droits des peuples, l’environnement ou le genre. Ils ont compris et m’accompagnent désormais. Ainsi, le slam et la poésie m’accompagnent depuis l’enfance et j’ai grandi avec.

Je m’engage pour l’environnement, les droits des peuples et le genre. J’utilise l’art comme moyen d’expression, de lutte, de sensibilisation et de formation. Cet art, c’est le slam et la poésie.

Comprendre les inégalités pour mieux s’engager

Je pense que le monde est parfait, c’est l’humain qui est imparfait. Aujourd’hui, nous sommes tous libres et égaux en droit, mais ce principe n’est pas respecté : certains groupes se croient supérieurs et oppriment les autres. J’ai fait partie de ces jeunes opprimés qui ont vécu tant de choses en Guinée. Nous n’avons pas toujours été libres. Il ne faut pas rester les bras croisés : il faut mener les luttes, comme l’ont fait ceux qui nous ont précédés. C’est à notre tour de poursuivre le combat. La poésie parle bien de la nature ou de l’amour, mais il faut aussi une poésie engagée. Je me suis dit : tu es artiste, mais pas n’importe lequel. Il faut être authentique et lutter pour la bonne cause, car d’autres veulent dénoncer sans avoir ton expressivité.

Du vécu individuel à un engagement collectif

En 2019, J’ai été victime d’une maltraitance enfantine. J’en souffrais beaucoup et je ne pouvais me plaindre, car les parents ne me comprenaient pas. Cela a changé quelque chose en moi. En classe, je me suis dit que la meilleure façon de m’en sortir était l’écriture . C’est là également qu’est né mon engagement. Par l’écriture, je me libérais. Peut-être que d’autres vivent la même chose sans pouvoir s’exprimer. J’ai écrit dessus : petit à petit, les gens m’ont remarqué sur les réseaux sociaux. Je ne me suis pas limité là-dessus. Une petite fille subissait la même chose : j’ai écrit pour elle, sur le genre. C’est ainsi que j’ai rencontré Terrafrik grâce à Alpha Idy Balde, mon professeur à l’université. Il m’a parlé d’éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale. Nous nous sommes dit : transformons ton art engagé en démarche professionnelle et travaillons ensemble. Cela fait cinq ans que nous collaborons idéalement. Au début, j’étais plein de doutes pendant trois ans. Puis, quand je me suis lancé, j’ai vu que cela porte ses fruits. Je pratique le slam différemment : je l’institutionnalise, je le professionnalise. Voilà ce qui m’a mené ici.

Cette expérience m’a aussi permis d’accompagner d’autres jeunes : je ne suis pas seul, plusieurs jeunes travaillent avec moi. Aujourd’hui, je forme des jeunes en Guinée à l’éducation à la solidarité et à la citoyenneté internationale, sur le genre et l’interculturalité via le slam. Certains sont même plus compétents que moi. Il faut oser le dire !

Agir collectivement à travers l’éducation à la citoyenneté : Terrafrik, un réseau de solidarité

Terrafrik est une association, un réseau dédié à la solidarité et à la citoyenneté internationale. Il promeut la mobilité croisée et est implanté dans plusieurs pays, comme la Guinée. Je l’ai découvert en 2021. Au début, j’hésitais, mais j’ai essayé, j’ai aimé et j’ai continué.

J’ai été chargé de programme et chef de projet chez Terrafrik, avant d’être recruté par une association française comme chargé des activités de terrain pour un projet environnemental. Aujourd’hui, je suis membre de Terrafrik : je joue un rôle culturel et interculturel. J’interviens sur la scène internationale pour valoriser la culture guinéenne, l’éducation guinéenne et nos valeurs.

Croiser les regards pour questionner l’extractivisme

C’est dans ce cadre qu’est né un projet commun avec le Festival des Solidarités, autour de l’interculturalité et des arts, porté en Pays de la Loire par la MCM et le collectif des « Ados super chiants ». En Guinée, nous nous sommes dit : vous menez la même lutte par des chemins différents. En combinant nos forces, nous pouvons créer quelque chose d’extraordinaire. Ainsi est né ce programme d’éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale entre le festival des Ados Super Chiants et notre équipe en Guinée. Je suis venu pour cela : nous avons travaillé une semaine intensément, et je poursuis avec les studios Bellarue 17. Notre travail portera ses fruits.

Nous avons rencontré l’équipe de la MCM en 2024. Ils étaient en Guinée, je slamais. Nos échanges ont abouti à un programme sur l’extractivisme, les droits des peuples et l’environnement. Je devais venir en 2024, mais les procédures de voyage ont compliqué les choses. Nous nous sommes recentrés : nous avons créé un spectacle de 30 minutes pour l’édition 2024 du Festival des Solidarités , où j’étais l’acteur principal, sur l’extractivisme. Nous ne nous sommes pas limités là : nous continuons à dénoncer et obtenir gain de cause de temps à autre. L’idée est une réciprocité, un regard croisé : envoyer des slameurs guinéens en France. Chacun vit ces problèmes différemment ; en les dénonçant mutuellement, nous obtiendrons des résultats. Au-delà de l’extractivisme : droits des peuples, genre, phénomène migratoire.

Des enjeux locaux aux impacts globaux

Ces sujets se croisent en Guinée. L’extractivisme – exploitation illégale ou aggravée de nos sols auprès des communautés – détruit l’environnement. Cela impacte la santé et le niveau social des communautés, poussant les jeunes à migrer ailleurs pour survivre. Nous avons donc adopté une démarche intersectionnelle pour faire le lien entre l’extractivisme, la migration, les violences basées sur le genre, etc… tout en adoptant une démarche ECSI. Ces sujets sont sensibles, il faut pouvoir les nommer : ce sont les causes et conséquences de l’extractivisme qui génèrent le changement climatique, la destruction de l’environnement et de la biodiversité, et donc l’immigration. C’est la base : dénonçons, sensibilisons, luttons. Extractivisme, environnement et migration sont intimement liés.

L’expression artistique comme outil de sensibilisation

Nous mettons en lumière des réalités, nous les expliquons et favorisons une prise de conscience collective. L’art est le moyen le plus accessible pour transmettre ces messages et susciter l’émotion nécessaire. Nous l’avons fait avec force.

On peut dire à un président : « Nous ne sommes pas d’accord », et il peut l’entendre, l’accepter. Seul l’art permet cela. Dans le débat politique, les lois et les conventions peuvent freiner les échanges ; en tant qu’artistes, nous disposons d’une certaine liberté d’expression. Nous dénonçons et proposons aussi des solutions. Avec le soutien de structures partenaires et de financements, nous pouvons les mettre en œuvre. C’est un processus clair et concret.

Des dynamiques de changement déjà à l’œuvre

Oui, il y a des victoires. En Guinée, le régime actuel investit dans l’environnement – pas Simandou, mais la conservation d’espèces disparues à travers des projets de conservations et la mise en place des corridors pour préserver la biodiversité et l’environnement avec implication des communautés riveraines. Cela donne espoir : c’est un début, un chemin tracé. Cela prend du temps, mais gardons espoir, continuons la lutte.

Sur la scène internationale, c’est une avancée. Je parle du Forum social mondial au Bénin, où je pourrais participer via studio Belarus 17, la MCM, Terrafrik et le CRID. Nous aborderons extractivisme, environnement, biodiversité, genre, droits des peuples. Quitter le pôle Nord européen pour l’Afrique de l’Ouest ou du Nord, renvoyer notre vision, réunir 1000 à 2000 jeunes sur un thème commun, avec ateliers, échanges, éducation, sensibilisation et actes concrets : cela fera avancer les choses. J’ai cet espoir.

Renforcer le pouvoir d’agir des jeunes

La jeunesse est la relève de demain. Sans son implication aujourd’hui, face à la technologie et au rythme effréné du monde, cette jeunesse hyper intelligente sera perdante. Les jeunes ont des compétences, une vision, mais besoin d’être poussés et guidés au début. Nous subissons ces maux, nous en sommes victimes – et parfois coupables par ignorance ou inconscience. Sans nous, rien n’avancera.

J’invite les jeunes d’ici et d’ailleurs à agir dans leur domaine, pas forcément via l’art ou le slam. Chaque jeune peut poser un acte pour avancer, lutter contre l’extractivisme, défendre les droits des peuples et l’environnement. Qu’ils agissent sans attendre la main tendue : un premier pas, et le monde les soutiendra. C’est mon message.

Des freins à lever pour une action plus équitable

Oui, il y a des obstacles incessants. Quand on porte une voix ou qu’on mène une lutte, on ne peut pas être seul. Il faut une équipe solide qui peut t’accompagner soit financièrement, soit techniquement, soit administrativement. On l’a vu lors du Festival des Solidarités 2025 au mois de novembre. Je devais venir pour faire l’ouverture du festival à travers un mini-spectacle. Mais j’ai eu un problème administratif en Guinée qui a retardé mon visa, et ça fait que je n’ai pas pu venir. Et ça a retardé le programme. Heureusement que la seconde fois, ils m’ont compris et ils m’ont donné le visa. Mais il y a assez de jeunes aujourd’hui qui portent la même voix, qui mènent la même lutte, mais qui n’ont pas de visa ou des problèmes administratifs qui font qu’ils ne peuvent pas continuer ce qu’ils ont commencé. Certains se découragent, abandonnent ; d’autres essaient d’espérer et continuent toujours à faire ce qu’ils ont à faire. Donc, c’est ce que moi j’ai à dire : seul, on ne peut pas, mais ensemble, on peut le faire. Mais il faut un moyen financier, il faut un soutien technique, administratif, il faut un soutien professionnel.

Agir ensemble, au-delà des frontières

En 2024, nous avons créé un spectacle autour de la question de l’extractivisme. Pendant trois mois, des jeunes ont travaillé ensemble dans le cadre d’une résidence d’écriture, avec l’objectif de produire une création collective. Nous avons ainsi présenté un spectacle d’environ 30 minutes, entièrement porté par des jeunes.

Jusqu’ici, chacun avançait un peu de son côté, même si nous partagions les mêmes objectifs et les mêmes thématiques. L’enjeu aujourd’hui est d’aller plus loin, en croisant ces dynamiques pour leur donner davantage de force. Il s’agit notamment de relier ce qui a été mené en Guinée, à Conakry, avec les initiatives développées ici, afin de construire quelque chose de plus collectif et impactant.

C’est dans cette perspective que nous avons rencontré l’équipe des « Ados super chiants ». Ce nom fait souvent réagir, mais il est assez révélateur : sur scène, ils sont directs, sans détour, et abordent des sujets sensibles en allant droit au but. D’une certaine manière, c’est aussi ce que nous cherchons à faire : ne pas contourner les problèmes, mais au contraire mettre en lumière ce qui dérange, là où ça fait mal.

Dans ce contexte, il était important pour moi de porter la voix de mon équipe en Guinée et de venir à Nantes pour travailler avec le groupe des « Ados super chiants ». Nous avons passé une semaine ensemble, riche en échanges et en expérimentations.

Au programme : des ateliers culturels, des séances d’enregistrement en studio, du chant, mais aussi des ateliers de sophrologie — une pratique que je ne connaissais pas du tout et qui m’a beaucoup apporté. Nous avons même proposé une restitution sous forme de mini-spectacle de sophrologie, ce qui était une première pour moi.

De mon côté, j’ai également présenté un spectacle solo sur plusieurs jours, autour de thèmes qui me tiennent particulièrement à cœur : l’environnement, le genre, l’immigration, l’interculturalité et les droits des peuples. C’était aussi une première pour eux de voir un jeune guinéen porter ces sujets sur scène. Il y a donc eu un véritable échange : j’ai appris d’eux, et ils ont appris de moi.

L’idée maintenant, c’est de poursuivre cette dynamique. En juillet, les jeunes rencontrés à Nantes devraient venir en Guinée pour travailler avec mon équipe, créer ensemble et développer d’autres activités artistiques : théâtre, percussion, chant… Puis, dans un second temps, nous aimerions permettre à plusieurs jeunes guinéens de venir à leur tour en France, notamment dans le cadre du Festival des solidarités, afin de présenter ce travail commun.

C’est un projet que nous construisons pas à pas, avec l’envie de renforcer les échanges, de croiser les regards et de faire émerger une création collective plus forte.

J’appelle les jeunes ambitieux : lancez-vous, ne vous laissez pas intimider, agissez de la plus belle manière !

Actualités

Voir toutes les actualités